Allaitement

Alcool et allaitement

 

De nombreuses femmes consommeront des boissons alcoolisées pendant leur allaitement, sur une base régulière ou occasionnelle. La plupart d'entre elles se poseront des questions sur l'éventuel impact de l'alcool sur leur bébé.

Les études sur l'usage de boissons aloccolisées pendant l'allaitement ont porté sur trois points :

 

- Impact de l'alcool sur la lactation

Des études, menées chez les rats, ont montré une baisse du pic de prolactine induit par la tétée après ingestion d'alcool. Cette relation est complexe, dans la mesure où une succion prolongée peut la neutraliser. D'autre part, si la mère consommait  régulièrement de l'alcool pendant sa grossesse, l'enfant pourra naître avec un déficit neurologique altérant sa capacité à téter efficacement, ce qui compliquera encore la situation.

La bière a la réputation d'être un galactogogue. Effectivement, la bière (avec ou sans alcool) augmente le taux basal de prolactine tant chez les hommes que chez les femmes. Des études in vivo (chez la rate) et in vitro ont montré que la bière contient effectivement un composé lactogène, vraisemblablement un beta-glucane. L'augmentation du taux de prolactine était fonction de la quantité de beta-glucane ingérée. Cet effet semble sans relation avec la présence d'alcool. Toutefois, aucune étude n'a jamais porté sur son impact pendant l'allaitement chez la femme. Et lorsque la mère consomme régulièrement de la bière alcoolisée avant la tétée, on observe une baisse de la quantité de lait absorbée par l'enfant.

L'on sait depuis longtemps que l'alcool inhibe le réflexe d'éjection, et que cet effet est dose-dépendant. Une étude de Cobo (1973) avait mesuré la pression dans la glande mammaire. Des doses d'alcool inférieures  à 0,5 g/kg n'avaient qu'un impact mineur sur  le réflexe d'éjection induit par la succion du bébé. Des doses d'alcool comprises entre 0,5 et 1 g/kg donnaient des résultats variables ; certaines femmes étaient peu affectées, alors que chez d'autres on observait un blocage total du réflexe d'éjection. Des doses d'alcool comprises entre 1 et 1,5 g/kg bloquaient le réflexe d'éjection chez environ 50% des femmes, et l'inhibaient partiellement chez les autres. Des doses comprises entre 1,5 et 2 g/kg bloquaient le réflexe d'éjection chez 80% des femmes, et ce blocage était total chez 100% des femmes avec des doses d'alcool supérieures à 2 g/kg. L'alcool bloque essentiellement l'excrétion d'ocytocine, beaucoup plus que la réponse du sein à la décharge hormonale.

 

- Le passage de l'alcool dans le lait

L'alcool est très rapidement absorbé. Après ingestion orale, le pic sanguin est observé généralement en moins de 15 minutes.  Il passe rapidement dans le lait, où il est   retrouvé à un taux similaire, voire supérieur, au taux sanguin. Divers facteurs influencent ce passage : degré alcoolique  du liquide ingéré, rapidité avec laquelle il est ingéré, quantité d'alcool absorbée, le fait que l'estomac soit vide ou non, le poids de la mère et sa masse grasse. Les femmes ont généralement une masse adipeuse plus importante que les hommes par rapport à leur poids. Pour un même poids et une même quantité d'alcool ingérée, l'alcoolémie sera plus élevée chez une femme que chez un homme. Plus le poids de la mère sera important, plus vite l'alcool sera éliminé. Le climat hormonal joue aussi un rôle. Un faible taux d'oestrogènes favorise l'intoxication alcoolique. La réponse à l'ingestion d'alcool est différente chez les femmes allaitantes et chez les femmes non allaitantes. Une étude a montré que la biodisponibilité de l'alcool était moindre chez les femmes allaitantes ; le pic sanguin serait moins élevé, et l'élimination serait plus rapide. La présence d'aliments dans l'estomac ralentit l'absorption de l'alcool, surtout si ces aliments sont riches en graisses. L'alcool est métabolisé par le foie à une vitesse fixe ; le temps nécessaire à éliminer  l'alcool suivra donc une courbe linéaire fonction de la quantité d'alcool absorbée. Ni la prise de café ni l'exposition à l'eau ou à l'air froid n'accélèreront cette élimination, même s'ils en donnent l'impression.

Le pic lacté est observé au bout de 30 à 60 minutes si l'alcool a été consommé à jeun, et au bout de 60 à 90 minutes s'il y a eu prise d'aliments. La baisse du taux lacté est parallèle à celle du taux sérique, par diffusion de l'alcool vers le secteur où la baisse est la plus rapide. Tirer le lait
n'augmentera pas la rapidité d'élimination de l'alcool, ni au niveau du lait, ni au niveau de l'organisme.

 

- Effet sur l'enfant allaité

L'impact sur l'enfant dépendra de divers facteurs : quantité d'alcool consommée, rapidité d'absorption,  intervalle entre la prise d'alcool et la mise au sein et âge de l'enfant. La capacité hépatique d'élimination de l'alcool est deux fois plus basse pendant le premier mois de vie qu'à l'âge adulte. Cette capacité d'élimination ne sera complète qu'à environ 3 mois. Toute exposition à l'alcool avant cet âge est donc susceptible d'avoir un impact plus important. De plus l'alcoolisme chronique de la mère a sur cette dernière un impact non négligeable (malnutrition, carences variées, mauvais soins à l'enfant) qui sortent du propos de cet article.

A court terme, l'absorption par la mère d'une dose d'alcool inférieure à 1 g/kg d'alcool pur ne posera généralement aucun problème au bébé allaité. Toutefois, des auteurs ont  rapporté un cas "d'ébriété" chez un bébé de 8 jours dont la mère avait absorbé 750 ml  d'apéritif en l'espace de 24 heures. Cette quantité d'alcool peut effectivement représenter une dose importante pour un petit nourrisson, dont les capacités métaboliques sont moindres que celles d'un bébé plus âgé. L'alcool donne au lait un goût particulier qui semble au départ stimuler la succion de l'enfant. Toutefois, des chercheurs ont observé qu'une quantité d'alcool aussi basse qu'un verre de vin pouvait abaisser de façon significative la quantité de lait absorbée par l'enfant à la tétée suivant cette prise d'alcool (baisse de presque 25%). L'on ignore la raison de ce fait, qu'il est impossible de détecter en observant la tétée ; ce n'est que par des tests  de pesée qu'il a été possible de s'en rendre compte.

 

Quelques chiffres:

Développement moteur diminué de 8% :  23 g/jour d'alcool pur (chronique)
Développement moteur diminué de 15% :  46 g/jour d'alcool pur (chronique)
Absorption de lait diminuée de 23% : 18 g d'alcool pur en une prise
Ejection du lait bloquée chez 50% des femmes : 60 à 90 g d'alcool pur en une prise
Ejection du lait bloquée chez toutes les femmes : >120 g d'alcool pur en une prise
Pseudo syndrome de Cushing chez un enfant : > 90 g/jour d'alcool pur (chronique)
Syndrome d'ébriété chez un nourrisson : 124 g d'alcool pur en 24 heures

 

Il est possible qu'une consommation régulière  d'alcool induise une malnutrition chez le bébé allaité, bien que jusqu'à ce jour rien ne soit venu corroborer cette hypothèse. Des études portant sur les enfants de femmes mexicaines, qui consomment quotidiennement jusqu'à plus de 2 litres de pulque (un alcool à base d'agaves contenant environ 3% d'alcool), n'ont retrouvé aucun impact sur la croissance des enfants. Toutefois, l'étude ne s'est pas penchée sur leur développement neurologique.  Une autre étude, pratiquée aux USA, a testé à l'âge d'un an le développement mental et moteur d'enfants allaités entre 1 et 3 mois en fonction de la consommation d'alcool maternelle. Les auteurs n'ont retrouvé aucun impact sur le développement mental, mais ont par contre observé un  impact sur le développement moteur ; les scores des enfants étaient inférieurs de 4 à 5% avec une consommation d'alcool de 1 à 2 verres de vin/jour ; le déficit atteignait 15% chez les enfants dont les mères consommaient 6 verres de vin ou plus par jour. Mais aucune autre étude n'est venue confirmer ces résultats, et comme ces enfants n'ont pas été suivis plus longtemps, il est impossible de savoir si ce déficit persistait par la suite.

Un alcoolisme maternel chronique a provoqué chez un enfant allaité un pseudo syndrome de Cushing. La présence persistante d'alcool dans le lait avait élevé la sécrétion endogène infantile de cortisol. Après arrêt de la prise d'alcool par la mère, l'état de l'enfant est revenu progressivement à la normale. Des études pratiquées sur des rongeurs ont montré que la présence d'alcool dans le lait de la mère induisait des anomalies au niveau des enzymes hépatiques, ainsi que des désordres immunitaires. L'on ignore actuellement s'il existe un impact similaire chez les humains.

 

Quelques recommandations pour minimiser l'exposition à l'alcool de l'enfant allaité:

 

Le point de vue du spécialiste

Une mère alcoolique peut-elle sans danger allaiter son nouveau-né ? Cette question m'a souvent été formulée par des sages-femmes ou des puéricultrices. Je réponds toujours par l'affirmative. Les recherches sicentifiques ont toutes montré que la faible quantité d'alcool susceptible d'être présente dans le lait maternel est pratiquement sans danger pour l'avenir à long terme du bébé. L'allaitement maternel a trop d'intérêt pour la bonne installation des interactions mère-enfant pour qu'on le déconseille chez les femmes dépendantes de l'alcool, et donc malades alcooliques.

Une question non résolue est celle de savoir si le contact précoce avec l'alcool ne favoriserait pas l'installation d'un alcoolisme précoce, par exemple dès l'adolescence. Il est certain qu'il y a plus d'alcooliques chez les descendants de parents alcooliques que dans la population générale. Un environnement familial plus tolérant vis-à-vis de l'alcool, avec une consommation dès la petite enfance, ou des facteurs génétiques encore inconnus peuvent expliquer ce constat.

 

Dr Philippe DEHAENE, Pédiatre, Alcoologue.

A lire : La grossesse et l'alcool. Dr Dehaene, Ed Que Sais-Je, n°2934, 1995

 

En conclusion

Il est certain que la meilleure attitude est de ne pas consommer d'alcool sur une base régulière quand on allaite. Même la consommation quotidienne d'un ou deux verres de vin  ne peut être recommandée. Les mères qui souhaitent boire de la bière devraient choisir une bière non alcoolisée, riche en beta-glucanes. Si une mère doit consommer occasionnellement une quantité importante d'alcool (sortie, fête...), il sera préférable de lui conseiller d'attendre 2 à 6 heures après la prise d'alcool (en fonction de la quantité absorbée et de l'âge de l'enfant) avant de mettre son bébé au sein. Tout l'alcool n'aura pas disparu du lait, mais le pic sera passé.

D'après : Alcohol and breastfeeding. PO Anderson. JHL 11(4), 1995, 321-23. Minimizing alcohol exposure of the breastfed infant. P Schulte. JHL 11(4), 1995, 316-19.

 

Caractéristiques de la succion de l'enfant en réponse à la présence d'alcool dans le lait maternel

Infants' suckling responses to the flavor of alcohol in mothers' milk. Menella JA. Alcool Clin Exp Res 1997 ; 21(2) : 581-85. B Rev 1998 ; 6(2) : 37.

Des études ont montré que l'enfant consommait moins de lait maternel dans les heures qui suivaient l'absorption maternelle d'alcool. Le but de cette étude était de déterminer si cette moindre consommation de lait était due à des caractéristiques différentes de la succion des enfants en réponse au goût de l'alcool dans le lait de leur mère. Dans la mesure où la succion de l'enfant peut être affectée par de nombreux facteurs autres que le goût du lait maternel (importance du réflexe d'éjection, composition du lait.), la
succion des enfants n'a pas été étudiée au sein.

Chaque enfant s'est vu offrir, à 4 reprises et pendant 60 secondes à chaque fois, un biberon dans lequel se trouvait du lait maternel soit « nature » (N), soit « alcoolisé » (A), suivant une séquence NAAN ou ANNA. Des capteurs de pression étaient  placés dans les tétines des biberons. Lorsque l'enfant avait la tétine en bouche, ces capteurs permettaient d'enregistrer les pressions exercées par la succion de l'enfant.

Les résultats ont montré que les enfants avaient des mouvements de succion plus énergiques et absorbaient plus de lait lorsqu'on leur présentait le biberon contenant le lait « alcoolisé ». Ils pouvaient donc détecter le goût particulier de l'alcool dans le lait maternel. Les auteurs concluaient que la moindre absorption de lait maternel observée au sein n'était pas due au fait que l'enfant n'aimait pas le goût du lait lorsqu'il contenait de l' alcool, mais à d'autres facteurs, encore inconnus. La question de l'impact de la prise d'alcool sur la quantité de lait sécrétée par la mère n'a pas encore de réponse.

 


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